Epitre à Moristos sur la construction de l'orgue à tuyaux de flûte, dont le son porte à soixante miles
Mauristos dit: Les Grecs emportaient cet instrument avec eux dans les guerres, car leurs pays était entouré de beaucoup d'ennemis; lorsqu'ils avaient besoin d'avertir leurs alliés ou de demander des secours pour qu'on leur envoie la cavalerie ou les approvisionnements, ou pour prévenir les habitants de la Ville du Roi1ou d'une autre région, ils utilisaient cet instrument qui est le ''Grand Orgue à la voix Éclatante'', parce que le son porte à soixante miles.
Qui voudra réaliser cet appareil prendra un ''instrument'' de cuivre proportionné à la distance à laquelle on voudra faire porter le son, distance qui peut être plus ou moins importante que celle que j'ai mentionné; celui que j'ai construit personnellement pour le Roi de la ''France intérieure'' avait cette portée. Sa capacité est de 9000 qist; sa hauteur atteint 12 coudées et la circonférence de sa base 35 shibr (empans). Que cette base soit large et que l'appareil se rétrécisse de bas en haut jusqu'à ce que son diamètre, à la partie supérieure, ne soit que de 3 shibr (empans) . Sa forme rappelle celle d'un four (tannour); on le fermera par un couvercle. Et l'on perce , près du sommet , à 1 shibr au-dessous, trois trous : ces trous seront disposés en triangle; entre ces trous il y aura une distance égale , valant un tiers de la circonférence.
Alors prenez trois outres faites de la peau de grands buffles, et tannez - les avec soin pour que la peau soit souple, mince, bien unie. A la bouche de chaque outre, introduisez un tube de cuivre d'une hauteur égale à celle de l'instrument, c'est-à-dire que si l'on plaçait l'extrémité de ce tube solidaire de l'outre au niveau du sommet de l'instrument, l'autre extrémité arriverait en bas. Et que ces tubes soient flexibles, larges par en bas ; qu'ìls aillent en se rétrécissant à mesure qu'ils s'élèvent, selon ce que je vais indiquer.
L'extrémité du tube qui arrive près de la tête de l'instrument doit avoir 1 'aqda (phalange) d'ouverture l'extrémité du bas , 4 isba' maftuh2. Que l'extrémité étroite de ces tubes s'adapte à des trous correspondants placés à la tête de l`instrument. Prenez ensuite chacune des trois outres de peau et fixez en la tête à l'un de ces tubes qui sortent du sommet de l'instrument , et cela très solidement, de façon à empêcher toute fuite d'air.
Et l'appareil est marqué ABDJ, et le couvercle est AB; et le fond DJ. Comme le dessin représente un seul plan, on montre, au lieu des trois trous disposés en triangle, seulement deux de ces trous , R et H. Et des trois outres on n'en montre que deux, LH et MW. Et leur extrémité supérieure H et W pénètre dans l'instrument, et leur extrémité inférieure est dans la bouche des outres.
Percez alors dans chaque outre, à sa parie postérieure, deux larges trous ayant chacun 4 isbah madmum (4 doigts joints) de diamètre; à chaque trou adaptez un tube d'une longueur de 1 1/2 shibr, et dont l'autre extrémité se rétrécisse jusqu'à atteindre le diamètre de 1 aqda. Ces tubes devront être fixés à leur place très solidement de facon à éviter toute fuite d'air. Puis assujettissez à chacun de ces tubes un soufflet grec: c'est un soufflet rond dont les orfèvres se servent pour travailler les cachets. Donc ces soufflets sont montés à l'extrémité de ces petits tubes situés derrière les outres de l'instrument. Comprenez cela .
Et les trous de l'outre Y sont F et X, et ceux de l'outre K sont N et S. Les tubes adaptés à ces trous sont marqués S-Sh, N=Z, X-Q, F-S; et les soufflets grecs a,b,j,d. sachez cela.
Prenez maintenant un récipient d'une forme rappelant celle de l'instrument; que sa largeur soit en bas de ... 1 et en haut de ...; la hauteur du récipient dépasse d' un tiers celle de l`instrument. Alors percez le sommet de l`instrument et introduisez celui -ci dans le récipient ; le haut de l'instrument dépassera la partie supérieur du récipient de 1 shibr. Soudez-le bien avec du plomb de façon quìl soit solide. A 1 zira'3 de la partie supérieure, ménagez un orifice pour le remplissage: c'est un entonnoir monté sur un robinet bien construit. On verse l'eau par l'orifice Dh et l'entonnoir D, et le trou de vidange, au fond du récipient , est Z et le robinet Gh.
Alors on verse dans le récipient de l'eau en la quantité que j'ìndique ici, c'est-à-dire qu'elle arrive au milieu de la longueur de l'instrument, celui qui produira le son. Puis fermez le robinet Dh D.
Lorsque voudra faire mugir l'appareil, qu'on prenne des supports et qu'on les dispose autour du récipient, en les enlevant à l'endroit des outres, pour que celles-ci reposent sur eux. A ces supports adptez des tabourets pour faire asseoir les souffleurs, qui commenceront par monter les soufflets grecs sur leur tube.
Alors ils soufflent jusqu'à ce que les outres soient remplies d'air. Puis cet air pénètre dans l'eau et l'agite, en élève le niveau ( dans le récipient ) tournoie en cherchent une sortie et s' échappe enfin par l'orifice du tube de l'instrument avec un son retentissant, effrayant, dont la violence semble déchirer les entrailles et qui s'étend à la distance que j'ai dite. Il faut d'ailleurs que les souffleurs bouchent leurs oreilles avec du coton recouvert de cire, pour ne pas se trouver mal et perdre l'ouïe.
De plus, le son de cet instrument peut n'être pas unique; je vais l'expliquer en détail, s'il plait à Allah4. Pour cela, on monte sur le tuyau d'où sort le vent trois ou quatre autres tuyaux pourvus chacun d'une embouchure de flûte: on obtiendra alors divers sons merveilleux. Et si l'on souffle plus fort, le son est renforcé, et si l'on souffle moins fort, le son est adouci. On obtient ainsi différentes sortes de sons produisant des effets agréables, émouvants, ou autres. Mais le but primitif de cet instrument est de porter le son au loin si Allah le permet.
______________
1- Il s'agit de Byzance
2 - aqda - phalange du doigt - unité de mesure = 2cm ; et 4 isbah maftuh- largeur de quatre doigts ouverts = 12 cm
3- les chiffres indiquées dans le texte sont en contradiction absolue avec ce qui est dit dans le texte.
4- cette expression montre bien que le texte est écrite par un musulman et dédier à Moristos